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Les appels à la transparence du prix des médicaments irritent les pharmas

Cancer treatment
Selon l’OMS, un homme sur cinq et une femmes sur six dans le monde développeront un cancer dans leur vie. Keystone / Gerry Broome

L’Assemblée mondiale de la santé à Genève verra le dépôt d'une résolution italienne, qui hérisse déjà certains gouvernements et grandes industries.

La résolutionLien externe, proposée en février par Giulia Grillo, ministre italienne de la santé, presse l’Organisation mondiale de la Santé (OMSLien externe) et les gouvernements à agir pour plus de transparence dans quatre domaines: prix des médicaments, dépenses de recherche et développement (R&D), données des essais cliniques et information sur les brevets.

Le texte arrive tard dans la procédure habituelle pour le dépôt d’une résolution. D’intenses discussions ont révélé de larges divergencesLien externe entre les gouvernements. Il a rapidement obtenu un large soutien des ONG et irrité quelques grands de l’industrie pharmaceutique.

Le fait que certains médias aient rendu publics des documents issus de sessions à huis closLien externe a contribué à attirer l’attention sur le débat. Mais il y a une autre raison pour laquelle la résolution fait tellement parler d’elle: elle met en lumière les secrets bien gardés sur la façon dont sont fixés les prix des médicaments. Ce qui soulève des questions gênantes sur les gouvernements qui bénéficient d’ententes spéciales et sur la manière dont les entreprises pourraient profiter du prix élevé des médicaments.

La Suisse est intéressée aux discussions en tant qu’Etat membre de l’OMS, mais aussi comme pays qui abrite le siège de certaines des plus grosses pharmas au monde, comme Roche et Novartis.

Pourquoi maintenant?

L’accès aux médicaments a longtemps été considéré comme un problème de vaccins et de remèdes de base pour les pays en développement. Mais l’augmentation des maladies chroniques et les onéreux traitements pour sauver des vies amènent le débat dans les pays riches, inquiets de la charge pour leurs budgets de santé. Le sens de l’urgence augmente quand des gens se voient brusquement prescrire un traitement contre le cancer à 475’000 dollars ou un médicament à 4 millions pour traiter une atrophie musculaire spinale.

Les partisans de la résolution italienne font valoir que la transparence est essentielle pour fixer un prix équitableLien externe pour les médicaments et en fin de compte les rendre plus abordables. Un récent rapport de l’OCDELien externe sur l’industrie pharma vient renforcer cette exigence. On y lit notamment que «les dépenses de R&D et la structure des prix sont souvent opaques, ce qui soulève des questions légitimes sur la valeur offerte par certains nouveaux traitements, de plus en plus coûteux».

Le prix équitable selon l’OMS

Pour être considéré comme équitable par l’OMSLien externe, le prix d’un médicament doit rester abordable pour les systèmes de santé et pour les patients, tout en incitant l’industrie à investir dans l’innovation et la production des médicaments.

La transparence fait l’objet de discussions depuis des années dans les milieux mondiaux de la santé. Pourtant, comme l’explique à swissinfo.ch Nora Kronig, cheffe de la divisio internationale à l’Office suisse de la santé publique (OFSP), l’approche qui consiste à voir la transparence comme une manière d’améliorer l’accès aux médicaments est nouvelle.

«C’est devenu plus important pour les Etats membres, alors qu’ils font face à l’énorme défi des maladies rares et des traitements coûteux contre des maux comme le cancer», explique-t-elle.

En Suisse, le coût des médicaments par personne a augmenté de 13% en trois ans à 814 francs en 2017. Des frais largement imputables à l’oncologie et aux thérapies combinées, a expliqué l’OFSP lors d’une conférence de presse ce mois. L’Office estime que près de la moitié des quelque 90 demandes d’autorisation de l’année dernière concernaient des traitements dépassant 100’000 francs par personne et par an.

A fin 2018, le Conseil fédéral (gouvernement) a reconnu la gravité de la situation et proposé un programme de maîtrise des coûtsLien externe.

La Suisse n’est pas seule à débattre de la question. En février, sept dirigeants de grands groupes pharmaceutiques ont été entendus pendant trois heures par une commission du CongrèsLien externe américain sur la flambée du prix des médicaments.

Même les investisseurs sonnent l’alarme. Lors de l’assemblée annuelle de NovartisLien externe, le groupe d’actionnaires suisses ActaresLien externe, qui milite pour une économie durable, a dit que les systèmes de santé étaient «pris en otage» par les prix élevés des médicaments qui sauvent des vies.

Points de friction

Nora Kronig soutient fermement l’exigence de transparence sur les prix au niveau international.

En Suisse, les prix des médicaments sont fixésLien externe sur la base d’une comparaison avec neuf autres pays et de négociations avec les fabricants. Mais il est de notoriété publique que de nombreux pays bénéficient de rabaisLien externe spéciaux de la part des pharmas sur certains produits. Pour Nora Kronig, cela veut dire que «le panier de prix sur lequel nous basons nos comparaisons est faux».

Mais l’industrie se réfugie derrière l’argument que la transparence pourrait avoir des conséquences indésirables. Pour avoir le point de vue de la branche, Roche comme Novartis ont renvoyé swissinfo.ch à la Fédération internationale des entreprises et des associations pharmaceutiques (IFPMALien externe), basée à Genève.

Thomas Cueni, son directeur général, argumente que «l’obligation de divulguer les rabais confidentiels et autres accords commerciaux ne profiterait pas aux patients, mais imposerait plutôt un nouveau fardeau aux entreprises. Elle pourrait aussi saper les prix différenciés qui bénéficient aux pays les plus pauvres et perturber la concurrence sur le marché».

La Suisse, modèle de transparence?

La Loi fédérale sur la transparenceLien externe, entrée en vigueur en 2006, garantit à tout citoyen Suisse l’accès à tout document officiel, sous réserve des cas où des intérêts publics ou privés prépondérants s’y opposent.

S’agissant du prix des médicaments, Nora Kronig explique que «nous sommes un des seuls pays à être totalement transparent sur les prix. Il n’y a pas d’accords secrets». Face à la difficulté des négociations avec les pharmas, l’OFSP a récemment introduit des rabais qui valent pour une vingtaine de traitements.

Dans les faits, cela signifie que certains médicaments ont deux prix. Révélée il y a quelques mois par l’émission de la TV publique alémaniques RundschauLien externe, cette réalité a suscité les critiquesLien externe de certaines ONG. Bien que les données sur les prix réduits soient accessiblesLien externe sur le site de la Confédération, les ONG estiment qu’elles sont difficiles à trouver et à manipuler.

D’autres aspects de la résolution italienne font l’objet d’un débat encore plus vif. Nora Kronig explique que «la transparence est un élément important pour établir la confiance, mais il y a quelques cas où elle peut être contre-productive. Nous devons nous demander si la transparence facilitera ou entravera l’accès aux médicaments».

Thomas Cueni de son côté souligne que «la transparence des coûts de R&D pourrait décourager l’introduction de traitements innovants et retarder l’accès des patients à de nouveaux médicaments indispensables et vitaux».

Pour Nora Kronig, la question de l’impact qu’aurait la publication des coûts de R&D sur l’innovation n’est pas suffisamment claire. Et pour l’instant, les coûts de R&D ne sont pas un facteur que la Suisse prend en compte dans ses négociations de prix.

Patrick Durisch, de l’ONG Public EyeLien externe, voit les choses différemment. «Comment une autorité – et pas seulement en Suisse – peut-elle fixer un prix sans savoir combien d’argent a été investi? Quels étaient les coûts de R&D? Ils sont toujours considérés comme un secret commercial. Même l’OFSP, dont la tâche est de fixer le prix, n’en connaît pas le montant. Comment voulez-vous dans ces conditions fixer un prix équitable?»

Existe-t-il un prix équitable?

La question du prix équitable fait de l’ombre aux discussions sur la transparence. Les pharmas défendent généralement les prix élevés en mettent en avant leurs investissements en R&D. Mais des recherches de l’OMSLien externe, en Suisse et ailleurs, montrent que les prix sont déconnectés des coûts et que les profits des entreprises pharma continuent d’augmenterLien externe.

Des sociétés comme Novartis et Roche ont même déclaré que les coûts ne sont pas le meilleur indicateur pour déterminer les prix. Pour les médicaments de pointe, elles en appellent à un modèle qui prendrait en compte les bénéfices pour les patients et les systèmes de santé.

Thomas Cueni appuie ce point de vue. Pour lui, se concentrer uniquement sur les frais de R&D, de fabrication et autres ne dit rien de l’utilité individuelle et sociale de ces traitements.

Mais ce modèle ne simplifie pas les calculs lorsque l’on est confronté à la délicate question de la valeur d’une vie humaine.

«Imaginez si nous utilisions des prix basés sur la valeur pour tous les biens. Quelle est la valeur d’un gilet de sauvetage ou d’un airbag? Combien coûte une vie?», objecte Patrick Durisch.

Pour lui, le prix basé sur la valeur n’est qu’une stratégie des pharmas pour éviter de dévoiler leurs dépenses réelles. «Si on adopte ce principe, il n’y a plus de limites. Parce que chaque patient souffrant d’une maladie mortelle est prêt à payer cher pour un médicament. C’est juste une manière de prendre les patients et les gouvernements en otage.»

Le sort de la résolution italienne devrait se décider la semaine prochaine. Mais quel qu’il soit, il est ne mettra pas fin aux débats sur le prix des médicaments.

(Traduction de l’anglais: Marc-André Miserez)

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