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Epidémies et croyances, une vieille histoire

L'écrivain suisse Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) est assis à son bureau, sur lequel les lettres sont empilées, dans le bureau de son appartement à Pully (photographie non datée). Keystone / Carl Seelig

En prise avec l’actualité, «Les Signes parmi nous» de l’auteur suisse Charles-Ferdinand Ramuz, évoque les émotions suscitées par la grippe espagnole, en 1919, chez les habitants d’un village lémanique. «L’humanité est toujours rattrapée par les mêmes inquiétudes», explique Stéphane Pétermann, chercheur à l’Université de Lausanne. Entretien.   

C’est le récit d’une attente. L’attente de la fin d’un monde, portée par des visions apocalyptiques, avec un lac qui tempête (le lac Léman en l’occurence), un ciel qui rugit, des maisons qui vacillent sur leur base, des êtres qui disparaissent frappés d’une étrange maladie… Lorsqu’il écrit «Les Signes parmi nous», Charles-Ferdinand Ramuz vit la fin de la Première Guerre mondiale (en toile de fond de son roman) et le début d’une catastrophe non moins tragique: la grippe espagnole. L’épidémie fait sa moisson de morts et occupe dans le roman la place du personnage principal, d’autant plus dangereux qu’invisible.

Stéphane Pétermann est responsable de recherche en littérature à l’Université de Lausanne. DR

Nous sommes donc en 1919. Le roman débute avec l’arrivée dans un village lémanique d’un homme dénommé Caille, «colporteur biblique» comme l’appelle l’auteur. Pourquoi? Parce que Caille a dans sa sacoche des brochures portant la parole de l’Apocalypse, qu’il entend distribuer, en faisant du porte à porte, aux habitants du village: menuisiers, aubergistes, cordonniers, fermiers, femmes au foyer…

Aux yeux de cette population, d’abord incrédule ensuite très craintive, le colporteur est un vendeur de cauchemars que l’on déteste accueillir chez soi. Comme on déteste aujourd’hui s’entendre dire que la pandémie actuelle marque la fin d’un monde que nous avons contribué à détériorer.

Ramuz fait partie des grands auteurs qu’on écoute en frissonnant. Pour en parler, Stéphane Pétermann, professeur de littérature à l’Université de Lausanne (UNIL).

swissinfo.ch: Les émotions suscitées par la fureur d’une épidémie traversent des ouvrages dont la presse internationale parle beaucoup aujourd’hui: «Le Décaméron» de Boccace, «La Peste» d’Albert Camus, «Némésis» de Philip Roth Or «Les Signes parmi nous» (publié chez Zoé) est peu cité. Où placez-vous Ramuz dans ce panthéon?

Stéphane Pétermann: Je ne pense pas qu’il faille à tout prix placer Ramuz dans un panthéon. Je trouve les panthéons conformistes: ils répondent à certains canons qui sont souvent subjectifs, personnels. On peut considérer injuste que Ramuz n’y figure pas, mais cela ne change rien à ses qualités d’auteur. Il fait partie de ces brillants écrivains qui arrivent à capter les grandes tendances de leur temps, tout en développant un propos qui transcende leur époque. C’est pourquoi leurs oeuvres demeurent en prise avec l’actualité.

Le sujet que Ramuz aborde reflète, il est vrai, un questionnement universel. Si l’Apocalypse demeure, les temps changent néanmoins. Notre société rationnelle peut-elle croire au châtiment divin dont parle Caille?

Caille n’est pas très bien reçu par les habitants du village; il le serait encore moins aujourd’hui, sans doute. Notre société a évacué la religion du centre de sa vie, mais pour autant elle ne me paraît pas plus rationnelle qu’avant, si l’on en juge par le nombre de personnes qui recourent à l’homéopathie ou qui se ruent, comme on l’a constaté pendant ce confinement, sur le papier de toilette.

On ne peut pas ne pas croire, me semble-t-il. Si nous ne croyons plus aux récits bibliques, nous nous en remettons, en revanche, à la médecine pour notre «salut», parfois très aveuglément. La peur de la mort, la peur de souffrir, la peur de tout perdre n’ont pas disparu, bien au contraire.

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Qui seraient les Caille aujourd’hui?

Ce pourrait bien être certains médias populistes ou populaires qui jouent sur les peurs justement, celles qui font vendre; mais également les politiciens du même acabit. La différence sans doute, c’est que le Caille de Ramuz semble sincère, tandis que les nôtres cherchent à manipuler leur public.

Ramuz n’était pas croyant. Pourquoi donc le divin occupe-t-il une place si importante chez lui?

La culture protestante imprègne quand même la réflexion de Ramuz. Et puis il y a derrière ses écrits tout un imaginaire qui s’inspire de la Bible. C’est le cas non seulement des «Signes», mais d’autres ouvrages comme «Adam et Ève». Ramuz a très souvent abordé la question de la fin de l’humanité et du cataclysme sous des formes symboliques («Derborence», «La grande peur dans la montagne») qui peuvent entrer en résonance avec une réalité plus immédiate. Une réalité liée à l’environnement naturel ou aux événements sociaux, par exemple. 

«La force des textes littéraires de grande qualité, c’est leur capacité à faire émerger des problèmes atemporels.»

Justement, «Les Signes…» annonciateurs du pire sont aussi ceux d’une dégradation des conditions économiques et sociales, due à la grippe espagnole. Exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Ramuz est-il prophétique? ​​​​​​​

Je suis en effet frappé par le parallèle que l’on peut dresser entre la situation décrite par l’auteur et celle à laquelle nous sommes confrontés actuellement. La force des textes littéraires de grande qualité, c’est leur capacité à faire émerger des problèmes atemporels. Hormis la question économique, il y a celle de l’angoisse que génère la grippe espagnole, semblable à celle que vit notre société maintenant. Les hommes, quelles que soient leur époque et leur appartenance culturelle, sont finalement toujours rattrapés par les mêmes inquiétudes ou malheurs.

Mais un espoir demeure à la fin du roman

En effet, il est incarné par un couple de jeunes amoureux qui nous offre un modèle de liberté.

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